Travail en ligne : opportunité pour l’Afrique ou opportunisme ?

Upwork, Toptal ou encore Freelancer.com peuvent représenter une occasion en or pour les jeunes africains cherchant du travail en leur donnant accès à des marchés d’emploi aux quatre coins du globe. Il faudra toutefois que les régulateurs se penchent sur les possibilités d’abus que peuvent subir ces travailleurs.

Faut-il se réjouir que l’uberisation touche le marché du travail ? Pour le Professeur Mark Graham, qui enseigne à la prestigieuse université d’Oxford, et qui s’est adressé à la 4ème Conférence d’UNI Africa à Dakar, au Sénégal, les plateformes de prestations de service, comme Upwork, Toptal ou encore Freelancer.com peuvent contribuer à la diminution des taux de chômage. Mais à quel prix ? Pour l’universitaire, les pays africains doivent se prémunir contre le danger du « capitalisme parasitaire » où les entreprises numériques rendent peu aux pays où elles sont intégrées.

Une opportunité pour créer de l’emploi

L’idée courante chez les décideurs économiques et politiques est que des régions comme l’Afrique subsaharienne ou l’Asie du Sud-Est, peuvent capitaliser sur cette opportunité de travail à médiation numérique. Ces nouvelles sources d’emploi sont particulièrement demandées étant donné que le taux de chômage des jeunes et des adultes atteint des sommets historiques et que les salaires moyens demeurent sensiblement plus bas dans les économies émergentes que dans les économies développées.

Une recherche menée par une équipe dirigée par Graham indique en effet que beaucoup de travail a été déplacé de l’Inde, qui était jusque-là considéré comme le Backoffice du monde, vers l’Asie du Sud-Est, et l’Afrique. En effet, si le continent a toujours été confronté à des obstacles structurelles pour booster sa compétitivité, comme les faibles infrastructures et connectivité, l’expansion relativement récente de la connexion par fibre optique sur le continent a ouvert des possibilités à toute la région. Dans ce contexte, ces plateformes qui modélisent et gèrent la relation entre les entrepreneurs indépendants et les clients, présentent de nouvelles pistes, en particulier pour les propriétaires de petites et moyennes entreprises désireuses d’embaucher des travailleurs dans des régions précédemment inexploitées.

Selon cette étude, les plateformes de travail en ligne constituent une importante source de revenus. Ses résultats révèlent que 68% des répondants ont déclaré que le travail en ligne est important ou très important pour le revenu de leur ménage. Les plus dynamiques d’entre eux ont même déclaré pouvoir se permettre d’économiser une certaine partie de leurs revenus et de payer l’assurance médicale privée.

Ainsi, à première vue, le travail en ligne peut représenter une bonne opportunité pour les pays africains. Or, généralement, ces plateformes profitent d’une main-d’œuvre bon marché sans pour autant payer les droits des travailleurs. Une façon d’améliorer les conditions de travail dans les pays à faible revenu pourrait consister à réglementer les plates-formes par l’octroi de licences dans les pays d’origine des clients: c’est-à-dire sur le lieu de « l’achat du travail ». Selon le raisonnement du chercheur, les rares pays qui fournissent la demande, comme les États-Unis qui détiennent la part du lion de la demande, doivent appliquer les conditions de travail de base. Reste à savoir quelles sont les organisations qui vont effectuer le lobbying nécessaire pour faire passer ce genre de réglementations.

Ce qui est sûr, c’est que les décideurs politiques sont déjà conscients des enjeux. Aux États-Unis, la question avait été abordée lors des premiers débats de la campagne présidentielle. L’ex-candidat républicain, Jeb Bush, avait annoncé sa solidarité avec Uber après les différentes mésaventures que la startup a rencontré dans plusieurs pays. La favorite démocrate à l’époque, Hillary Clinton, a été plus prudente dans son soutien. Dans un discours sur son plan économique, elle a déclaré: « Cette économie à la demande, crée des économies stimulantes et libère l’innovation. Mais elle soulève également des questions difficiles sur les protections en milieu de travail et ce à quoi ressemblera un bon travail à l’avenir ».

Et ce n’est même pas l’unique problème avec ces plateformes. Vu la nature de l’activité, chaque nouvelle souscription sur une plateforme accroît sa valeur pour tous les utilisateurs. Par exemple, plus il y a d’utilisateurs d’une plate-forme de médias sociaux ou d’enchères, plus elle est utile pour ses utilisateurs. Cet effet peut rendre difficile pour les nouveaux arrivants de concurrencer les plates-formes établies et crée ainsi une opportunité de monopole. Si un monopole émergeait dans l’économie du travail en ligne, la recherche de rentes pourrait devenir un problème pour les travailleurs partout dans le monde…

Travail en ligne

Une bonne partie de la main d’oeuvre disponible sur les sites de travail en ligne reste inactive, inefficace et donc très peu sollicitée. Cela n’empêche pas les “fournisseurs  de travail” d’en profiter pour faire baisser les prix.

Pas d’intermédiaire ?

Parallèlement, l’étude a révélé que les plates-formes de travail en ligne éliminent l’intervention des intermédiaires, en en créant des nouveaux… En fait, chaque travailleur est noté sur son travail par ses anciens employeurs. Une note qui a un effet de garantie pour les futurs employeurs que les tâches déléguées seront bien effectuées. En raison de ce rôle important que jouent ces scores, le travail peut s’effectuer auprès des travailleurs qui grâce à leur score élevé deviennent des intermédiaires. Ces derniers redistribuent ensuite ce travail, en gardant une partie des revenus pour eux-mêmes. L’existence d’un grand bassin de travailleurs potentiels en ligne contribue à la poursuite de cette pratique et permet aux intermédiaires de payer des rémunérations basses.

Du point de vue du client, les intermédiaires peuvent ajouter de la valeur à la tâche externalisée (la répartition des projets importants en tâches plus faciles à gérer, la gestion de projet et la prise de responsabilité pour la livraison en temps opportun au client, etc). De plus, ces intermédiaires expérimentés peuvent également être plus performants dans la sélection des travailleurs que les clients inexpérimentés. Mais du point de vue des travailleurs, les intermédiaires peuvent compliquer le flux d’information des clients vers les travailleurs, ce qui pourrait nuire au développement des compétences…

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